« Sur cela, les gardes arrivèrent avec une grande troupe de passagers égarés qu’ils avaient attrapés. On les fit aussitôt examiner par l’Attention et la Réserve, et l’on scruta tout ce qu’ils transportaient. Sur le premier on découvrit Dieu sait quels livres, dont certains bien enfoncés dans les replis de son sein. On en lut les titres, et l’on trouva qu’ils étaient tous interdits par le Jugement, contre les édits de la prudente Gravité, car c’étaient des romans et des comédies. On le condamna à se réformer avec ceux qui rêvent éveillés, et l’on ordonna d’interdire ces livres aux hommes qui le sont et de ne les tolérer que chez les pages et les servantes ; et d’une façon générale on abandonna tout genre de poésie en langue vulgaire, et en particulier la poésie burlesque et amoureuse, létrilles, vaudevilles, intermèdes, verbiage printanier, aux godelureaux. Ce qui étonna le plus tout le monde fut que la Gravité en personne ordonna avec sérieux qu’à partir de trente ans nul ne lût ni ne récitât les vers d’autrui, et moins encore les siens ou passant pour tels, sous peine d’être tenu pour léger, désobligeant ou versificateur. Pour ce qui est de lire quelque poète sentencieux, héroïque, moral et même satirique en vers graves, on le permit à quelques-uns de plus de goût que d’autorité, et ceci dans leurs cabinets, sans témoins, afin qu’ils se libèrent le ventre de tels enfantillages ; mais en cachette, loin de tous et en se suçant les doigts. Celui qui resta très confus c’en fut un sur qui l’on trouva un livre de chevalerie.
— Une vieillerie, dit l’Attention, qui vient de quelque boutique de barbier. »
Baltasar Gracian, Le Criticon
dimanche 27 avril 2008
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