mercredi 25 avril 2007

MM. Burke et Hare, assassins


« M. Hare vivait dans un petit cabinet, au sixième étage d’une haute maison très peuplée d’Édimbourg. Un canapé, une grande caisse et quelques ustensiles de toilette, sans doute, en composaient presque tout le mobilier. Sur une petite table, une bouteille de whisky avec trois verres. De règle, M. Burke ne recevait qu’une personne à la fois, jamais la même. Sa façon était d’inviter un passant inconnu, à la nuit tombante. Il errait dans les rues pour examiner les visages qui lui donnaient de la curiosité. Quelquefois il choisissait au hasard. Il s’adressait à l’étranger avec toute la politesse qu’aurait pu y mettre Haroun-Al-Raschid. L’étranger gravissait les six étages du galetas de M. Hare. On lui cédait le canapé ; on lui offrait du whisky d’Écosse à boire. M. Burke le questionnait sur les incidents les plus surprenants de son existence. C’était un écouteur insatiable que M. Burke. Le récit était toujours interrompu par M. Hare, avant le point du jour. La forme d’interruption de M. Hare était invariablement la même et très impérative. Pour interrompre le récit, M. Hare avait coutume de passer derrière le canapé et d’appliquer ses deux mains sur la bouche du conteur. Au même moment, M. Burke venait s’asseoir sur sa poitrine. Tous deux, en cette position, rêvaient, immobiles, à la fin de l’histoire qu’ils n’entendaient jamais. »
Marcel Schwob, Vies imaginaires

samedi 7 avril 2007

L'homme normal nous importe peu, affirme Valentin Knox

« L’on fit aussitôt "Chutt ! Chutt ! le grand Valentin Knox va parler."
Il disait :
"La santé ne me paraît pas un bien à ce point enviable. Ce n’est qu’un équilibre, une médiocrité de tout ; c’est l’absence d’hypertrophies. Nous ne valons que par ce qui nous distingue des autres ; l’idiosyncrasie est notre maladie de valeur ; — ou en d’autres termes : ce qui importe en nous, c’est ce que nous seul possédons, ce qu’on ne peut trouver en aucun autre, ce que n’a pas votre homme normal, — donc ce que vous appelez maladie.
Car cessez à présent de regarder la maladie comme un manque ; c’est quelque chose de plus, au contraire ; un bossu, c’est un homme plus la bosse, et je préfère que vous regardiez la santé comme un manque de maladies.
L’homme normal nous importe peu ; j’aimerais dire qu’il est supprimable — car on le retrouve partout. C’est le plus grand commun diviseur de l’humanité, et qu’en mathématiques, étant donné des nombres, on peut enlever à chaque chiffre sans lui faire perdre sa vertu personnelle. L’homme normal (ce mot m’exaspère), c’est ce résidu, cette matière première, qu’après la fonte où les particularités se subtilisent, on retrouve au fond des cornues. C’est le pigeon primitif qu’on réobtient par le croisement des variétés rares — un pigeon gris — les plumes de couleur sont tombées ; il n’a plus rien qui le distingue." »
André Gide, Paludes