samedi 24 mars 2007

L'Iliade dans la jungle colombienne

« En 1990, le ministère colombien de la Culture a mis en place une organisation de bibliothèques itinérantes chargées d’apporter des livres dans les coins les plus reculés du pays. S’il y avait depuis 1982 des bibliobus dans les districts voisins de Bogota, le gouvernement jugeait important aussi d’atteindre les habitations des régions rurales plus éloignées. Dans ce but, on a mis au point de grands sacs verts pourvus de vastes poches, dont on peut faire aisément, en les pliant, des colis commodes, afin de transporter des livres à dos d’âne dans la jungle et dans la sierra. Là, les livres sont confiés pendant plusieurs semaines à un instituteur ou à un ancien du village qui devient, de ce fait, le bibliothécaire responsable. On accroche à un poteau ou à un arbre les sacs dépliés, permettant à la population locale de feuilleter les livres pour faire son choix. Quelquefois, le bibliothécaire fait la lecture à ceux qui n’ont pas appris à lire ; à l’occasion, un membre d’une famille qui a été à l’école lit pour les autres. "De cette façon, expliquait l’un des villageois lors d’une interview, nous pouvons savoir ce que nous ne savons pas et le transmettre aux autres."
A la fin de la période prévue, on envoie un nouveau lot pour remplacer le précédent. Les livres sont en majorité des ouvrages techniques, manuels d’agriculture ou instructions pour la filtration de l’eau, collections de patrons pour la couture ou guides vétérinaires, mais il y a aussi quelques romans et autres ouvrages littéraires. Selon l’une des bibliothécaires, le compte des livres est toujours juste.
"Je n’ai connu qu’une occasion où un livre n’a pas été retourné, m’a-t-elle raconté. Nous avions pris, en plus de nos habituels titres pratiques, une traduction en espagnol de l’Iliade. Quand le moment est venu de l’échanger, les villageois ont refusé de la rendre. Nous avons décidé de leur en faire cadeau, mais nous leur avons demandé pourquoi ils voulaient conserver ce titre-là en particulier. Ils nous ont expliqué que le récit d’Homère reflète exactement leur histoire : il y est question d’une contrée déchirée par la guerre, où des dieux fous et capricieux décident du sort d’êtres humains qui ne savent jamais très bien pour quoi on se bat ni quand ils seront tués." »
Alberto Manguel, La Bibliothèque, la nuit