dimanche 25 février 2007

Un peu plus arrière dans la nuit des temps


« Le Père Ubu, cette fois, n’écrit pas dans la fièvre (ça commence comme un testament, il est fait, d’ailleurs). Je pense que vous avez compris, il ne meurt pas (pardon ! le mot est lâché) de bouteilles et autres orgies… Il a eu la coquetterie de se faire examiner de partout par les « merdecins ». Il n’a aucune tare, ni au foie, ni au cœur, ni aux reins ; pas même dans les urines ! Il est épuisé, simplement (fin curieuse quand on a écrit Le Surmâle) et sa chaudière ne va pas éclater, mais s’éteindre. Il va s’arrêter tout doucement, comme un moteur fourbu… Et aucun régime humain, si fidèlement (en riant en dedans) qu’il les suive, n’y fera rien. Sa fièvre est peut-être que son cœur essaye de le sauver en faisant du 150. Aucun être humain n’a tenu jusque-là. Il est depuis deux jours l’ « extrême-oint » du Seigneur et tel l’éléphant sans trompe de Kipling, « plein d’une insatiable curiosité », il va rentrer un peu plus arrière dans la nuit des temps… »
Lettre d’Alfred Jarry à Rachilde, 28 mai 1906

GRANDE CRISE CEREBRALE QUI EXCUSAIT LITTERATURE EXAGEREE PASSEE GUERISON ASSUREE AVEC REPOS EXCUSES MADAME RACHILDE LETTRE SUIT JARRY
Télégramme d’Alfred Jarry à Rachilde, 30 mai 1906

3 commentaires:

Nikola a dit…

Magnifique lettre d'Alfred Jarry agonisant, suivie de son tout aussi magnifique revers - un désinvolte télégramme -, deux faces - parmi tant - d'une écriture trop souvent réduite à la gidouille d'Ubu. Il faut (re)lire Jarry. Et les textes de Patrick Besnier (la biographie récemment parue chez Fayard, ou le volume publié chez Plon en 1990), François Caradec ("A la recherche d'AJ", Seghers), Annie Le Brun (préface sublime au "Surmâle", Ramsay/Pauvert, 1990) et surtout le mince mais impressionnant volume de Sylvain-Christian David, "AJ, le secret des origines" (PUF, 2003)

Stéphane Tirilly a dit…

Merci pour ces judicieux conseils de lecture ! J'ai (re)découvert Jarry par la biographie de Patrick Besnier, qui est riche, agréable à lire, et émouvante. ST

Nikola a dit…

2007, c'est le centenaire de la mort d'Alfred Jarry, et les rééditions diverses s'amassent sur les tables des libraires, provoquant aussi peu d'attention qu'à l'époque de leur première publication. Il est des êtres qui résistent à toute forme de commémoration: une gangue d'atemporalité les protège. Jarry, qui a tant parlé du temps, pour le remonter comme pour le démonter, fait partie de ces voyageurs à l'exubérante discrétion. La gidouille d'Ubu effare les regards et lui offre l'espace d'où nous contempler de son regard de hibou!