vendredi 22 décembre 2006

Chaque jour est un arbre qui tombe

« Ce matin des bûcherons abattent les cinq grands chênes américains, ou plutôt les mutilent, les découpent tout vifs en rondins, couvrant leur hurlement par celui de la scie électrique, par les trépidations des moteurs carrossés de jaune. Déjà les souches dessinent leur diagramme en sève sombre, mandala aux lignes tracées dans la rosace de l’aubier. Cinq grands mandalas sur l’herbe rase, ancrés dans le sol par des tronçons de bras. Cinq et cinq et cinq encore, rondelles multipliables à l’infini ou au moins à l’incommensurable, coupes sanglantes qui embaument la matinée d’hiver. Les branches sont dépouillées, classées selon leur calibre, les brindilles rejetées en tas vont pourrir avec leurs feuilles gelées, leurs nids veufs et secs. Il y a comme une humeur d’abattoir et, derrière la farandole que formaient les chênes, apparaît un grillage d’une industrielle mesquinerie sous un pan de ciel mat et couleur de zinc, une lumière qui humilie. »
Gabrielle Wittkop, Chaque jour est un arbre qui tombe

Carlos Hevia

« Carlos Hevia
Montevideo, 1940 - Montevideo, 2006
Auteur d’une monumentale et souvent mystificatrice biographie de San Martin où, entre autres choses, est affirmé qu’il est uruguayen, il écrivit des récits, rassemblés dans le volume Les mers et les bureaux, et deux romans: Le prix de Jason, une fable qui avance que la vie sur Terre serait le résultat d’un concours télévisé intergalactique qui aurait raté, et Montevidéens et Portègnes, roman d’amis et de conversations exhaustives au petit matin.
Sa vie fut liée au journalisme à la télévision où il occupa des postes subalternes et parfois celui de rédacteur en chef.
Il vécut pendant quelques années à Paris où il connut les théories de la Revue d’histoire contemporaine, qui le marqueraient définitivement. Il fut l’ami et le traducteur du philosophe français Etienne de Saint-Etienne. »
Roberto Bolaño, La littérature nazie en Amérique

mercredi 20 décembre 2006

Claude Cahun


« J’ai passé trente trois ans de ma vie à vouloir passionnément, aveuglément, que les choses soient autrement qu’elles ne sont. Je n’ai guère accumulé que des valeurs fictives. Je ne sais quelle échéance me presse aujourd’hui. Mais je la sens. Il s’agit de réaliser mon mal et mon bien ; quels qu’ils soient, avec un minimum de perte. »
Claude Cahun, Aveux non avenus

[Pré]ambule


« Il existe deux manières, parmi d’autres, de connaître qui sont véritablement les personnes que nous fréquentons :
1) Les fréquenter de près pendant des décennies, les aimer ou les haïr, qu’importe, et les étudier minutieusement armé de tous les savoirs que nous procurent les sciences morales, psychologiques et sociales.
2) Leur demander, à la première rencontre ou un peu plus tard, quels sont les livres non pas qu’elles admirent, mais qui les habitent intensément. Cette méthode suppose une certaine formation littéraire, et de rencontrer des personnes qui aiment les livres et la littérature. Une fois ces restrictions posées, je prétends que nous pouvons en apprendre en quelques minutes, sur elles, bien davantage que ce que l’autre méthode nous enseignera au cours de longues d’années.
Si cette affirmation paraîtra fantaisiste, elle sera néanmoins admise par certaines personnes, y compris que la littérature passionne moins. Car on peut sans doute user de cette manière de tous les arts, peinture, musique... Mais il semble bien difficile (pour moi) de prétendre à maîtriser plus d’un art.
D’ailleurs, comme on le voit, il suffit d’en maîtriser un seul, avec le désavantage seulement de diminuer le cercle de nos rencontres lucides… »
Stéphane van Worden, La salle des livres