vendredi 22 décembre 2006

Chaque jour est un arbre qui tombe

« Ce matin des bûcherons abattent les cinq grands chênes américains, ou plutôt les mutilent, les découpent tout vifs en rondins, couvrant leur hurlement par celui de la scie électrique, par les trépidations des moteurs carrossés de jaune. Déjà les souches dessinent leur diagramme en sève sombre, mandala aux lignes tracées dans la rosace de l’aubier. Cinq grands mandalas sur l’herbe rase, ancrés dans le sol par des tronçons de bras. Cinq et cinq et cinq encore, rondelles multipliables à l’infini ou au moins à l’incommensurable, coupes sanglantes qui embaument la matinée d’hiver. Les branches sont dépouillées, classées selon leur calibre, les brindilles rejetées en tas vont pourrir avec leurs feuilles gelées, leurs nids veufs et secs. Il y a comme une humeur d’abattoir et, derrière la farandole que formaient les chênes, apparaît un grillage d’une industrielle mesquinerie sous un pan de ciel mat et couleur de zinc, une lumière qui humilie. »
Gabrielle Wittkop, Chaque jour est un arbre qui tombe

2 commentaires:

Nathalie Huybens a dit…

Très beau texte, .... qui me donnerait presque les larmes aux yeux.
Et comme ces arbres et l'auteur de ce texte, je ressens une grande souffrance et une terrible colère quand je vois un arbre s'effondrer sous le regard indifférent des bûcherons, comme ce matin près de chez moi et en pleine période de nidification d'oiseaux, je vis des hêtres tailladés à la base par d'horribles tronçonneuses puis tomber au sol et écraser d'autres vies...
plus de 100 ans pour en arriver là ...
et en quelques secondes plus rien

Anonyme a dit…

Merci pour ce témoignage poignant
ST