« Sur cela, les gardes arrivèrent avec une grande troupe de passagers égarés qu’ils avaient attrapés. On les fit aussitôt examiner par l’Attention et la Réserve, et l’on scruta tout ce qu’ils transportaient. Sur le premier on découvrit Dieu sait quels livres, dont certains bien enfoncés dans les replis de son sein. On en lut les titres, et l’on trouva qu’ils étaient tous interdits par le Jugement, contre les édits de la prudente Gravité, car c’étaient des romans et des comédies. On le condamna à se réformer avec ceux qui rêvent éveillés, et l’on ordonna d’interdire ces livres aux hommes qui le sont et de ne les tolérer que chez les pages et les servantes ; et d’une façon générale on abandonna tout genre de poésie en langue vulgaire, et en particulier la poésie burlesque et amoureuse, létrilles, vaudevilles, intermèdes, verbiage printanier, aux godelureaux. Ce qui étonna le plus tout le monde fut que la Gravité en personne ordonna avec sérieux qu’à partir de trente ans nul ne lût ni ne récitât les vers d’autrui, et moins encore les siens ou passant pour tels, sous peine d’être tenu pour léger, désobligeant ou versificateur. Pour ce qui est de lire quelque poète sentencieux, héroïque, moral et même satirique en vers graves, on le permit à quelques-uns de plus de goût que d’autorité, et ceci dans leurs cabinets, sans témoins, afin qu’ils se libèrent le ventre de tels enfantillages ; mais en cachette, loin de tous et en se suçant les doigts. Celui qui resta très confus c’en fut un sur qui l’on trouva un livre de chevalerie.
— Une vieillerie, dit l’Attention, qui vient de quelque boutique de barbier. »
Baltasar Gracian, Le Criticon
dimanche 27 avril 2008
Réforme de livres
dimanche 20 janvier 2008
"L’amour est un acte sans importance, puisqu’on peut le faire indéfiniment."
« "L’amour est un acte sans importance, puisqu’on peut le faire indéfiniment."
Tous tournèrent les yeux vers celui qui venait d’émettre une telle absurdité.
Les hôtes d’André Marcueil, au château de Lurance, en étaient arrivés, ce soir-là, à une conversation sur l’amour, ce sujet paraissant, d’un accord unanime, le mieux choisi, d’autant qu’il y avait des dames, et le plus propre à éviter, même en ce septembre mil neuf cent vingt, de pénibles discussions sur l’Affaire.
On remarquait le célèbre chimiste américain William Elson, veuf accompagné de sa fille Ellen ; le richissime ingénieur, électricien et constructeur d’automobiles et d’aviateurs, Arthur Gough, et sa femme ; le général Sider ; Saint-Jurieu, sénateur, et la baronne Pusice-Euprépie de Saint-Jurieu, le cardinal Romuald ; l’actrice Henriette Cyne ; le docteur Bathybius, et d’autres.
Ces personnalités diverses et notables eussent pu rajeunir le lieu commun, sans effort vers le paradoxe et rien qu’en laissant s’exprimer, chacune, sa pensée originale ; mais le savoir-vivre rabattit aussitôt les propos de ces gens, d’esprit et illustres, à l’insignifiance polie d’une conversation mondaine. »
Alfred Jarry, Le surmâle
vendredi 30 novembre 2007
L'intelligence humaine n'est pas divine
« De Quincey considère que jamais l’intelligence humaine ne s’éleva au point qu’elle atteignit en Emmanuel Kant. Et pourtant l’intelligence humaine, même à ce point, n’est pas divine. Non seulement elle est mortelle mais, chose affreuse, elle peut décroître, vieillir, se décrépir. Et peut-être De Quincey éprouve-t-il encore plus d’affection pour cette suprême lueur, au moment où elle vacille. Il suit ses palpitations. Il note l’heure où Kant cessa de pouvoir créer des idées générales et ordonna faussement les faits de la nature. Il marque la minute où sa mémoire défaillit. Il inscrit la seconde où sa faculté de reconnaissance s’éteignit. Et parallèlement il peint les tableaux successifs de sa déchéance physique, jusqu’à l’agonie, jusqu’aux soubresauts du râle, jusqu’à la dernière étincelle de conscience, jusqu’au hoquet final. »
Marcel Schwob, préface à la traduction des Derniers jours d’Emmanuel Kant de Thomas De Quincey
samedi 17 novembre 2007
Ludus gothicus
« Sous le ciel bleu de Byzance, l’hippodrome et le cirque avec, au premier plan, assis dans la loge d’honneur, l’empereur et l’impératrice entourés de leur suite ; derrière les barrières, les auriges attendent le moment de lancer dans l’arène leurs chevaux impatients, dressés sur les pattes de derrière ; des cavaliers au visage dur, armés de lances et entourés d’une horde de chiens, poursuivent les fauves ; des histrions et des acteurs déploient leur adresse dans le théâtre en plein air ; un acrobate, leste comme un singe, grimpe à une longue perche tenue par un athlète musclé ; un gladiateur, armé d’une hache, se rue sur un dompteur affublé d’une tête d’ours.
Le livre de Constantin Porphyrogénète, qui retrace les cérémonies à la cour de Byzance, nous livre, dans un chapitre intitulé : «Jeux gothiques», le sens de cette dernière scène : «Les divertissements nommés "Ludus Gothicus" ont lieu, selon le désir de Sa Majesté l’Empereur, huit jours après la fête de la Nativité et à cette occasion les invités de l’Empereur se déguisent en Goths, portant des masques représentant des têtes de bêtes sauvages.» »
Danilo Kis, « Les Lions mécaniques », Un tombeau pour Boris Davidovitch
vendredi 21 septembre 2007
Si chaque jour était une naissance
« Si chaque jour était une naissance, chaque jour serait une vie, et au lieu de n’en avoir qu’une seule et unique, tant aimée et trop courte à votre gré, vous en auriez des milliers, et chacune ne serait pas plus courte que celle de cinquante ou cent ans dont vous êtes nantis, et au cours de vos milliers de vies, vous ne connaîtriez aucun de ces petits ennuis qui si gentiment vous empoisonnent durant votre vie à grand ramage : l’amour, la morale, le travail, la civilisation, l’Etat. Sans l’habitude, vous étiez heureux comme l’herbe dans les prés.
— Mais Kronos, cette herbe ne sait pas qu’elle est heureuse, alors elle ne l’est pas.
— Elle pousse et elle est verte, c’est la perfection pour de l’herbe, et toi qui la regardes tu la trouves magnifique.
— Alors être dans un état de bonheur, c’est ignorer qu’on ignore ? »
Pierre Albert-Birot, Mon ami Kronos
samedi 8 septembre 2007
Le galet de marbre rose
« Au moment précis où Mathieu se penchait pour ramasser un galet de marbre rose dont les veines dessinaient un rhombe allongé, aux angles extrêmement obtus, qui en refermait un autre tout semblable mais plus petit et marqué à sa base d’une griffure minuscule, tandis qu’un protubérance brève mais aiguë apparaissait à son sommet, Choderlos de Laclos écrivait dans la lettre CX de Valmont à Madame de Merteuil :
"… et je ne sais pourquoi, il n’y a plus que les choses bizarres qui me plaisent."
Ramassant le galet, Mathieu ne savait pourquoi il faisait ce geste ni ce qu’il allait découvrir. Il ne découvrit rien. Seulement, le dessin que formaient les veines minérales lui parut à la fois étrange et familier. Il lui semblait le connaître depuis toujours et, sans qu’il sût pourquoi, ce dessin lui inspirait à la fois de l’attraction et de l’horreur. Ainsi comme il ne voulait ni s’en séparer ni le revoir, le cacha-t-il sous une ardoise de son galetas. »
Gabrielle Wittkop, Le puritain passionné
dimanche 29 juillet 2007
Le crâne du Marquis de Sade
« Entré à la maison royale de Charenton le 11 novembre 1814, je n’ai eu aucun rapport ni aucun entretien avec le marquis de Sade, qui a succombé le 2 décembre suivant à une maladie que je n’ai pu étudier que pendant quelques heures et qui ne m’a laissé d’autre impression que celle d’un engouement pulmonaire accompagné peut-être d’épanchement séreux dans la poitrine, avec respiration difficile et sifflante, comme il arrive dans les accès d’asthme.
Je ne connaissais M. de Sade que parce que l’on me l’avait signalé. Je le rencontrais fréquemment se promenant seul, d’un pas lourd et traînant, mis d’une manière fort négligée, dans le corridor avoisinant l’appartement qu’il habitait ; je ne l’ai jamais surpris causant avec personne. Passant à côté de lui, je le saluais, et il répondait à mon salut avec cette politesse froide qui éloigne toute idée d’entrer en conversation.
M. de Sade était pour moi un des personnages curieux de l’époque de la dernière moitié du dix-huitième siècle ; curieux par ce que j’en avais entendu dire, car je n’avais pas encore lu ses livres, quoique je les connusse, fort imparfaitement il est vrai, par tradition. Mais certes, je dois le dire, rien ne pouvait me faire soupçonner en lui l’auteur de Justine et de Juliette ; il ne produisait en moi d’autre effet que celui d’un vieux gentilhomme altier et morose.
Le 1er décembre 1814, l’état de M. de Sade s’aggravant, on le transporta dans un autre appartement compose de deux pièces, où il fut confié à la garde d’un domestique.
Dans l’après-midi, un de ses fils vint le voir. C’était un homme d’un âge au moins mûr, ayant servi, pendant l’émigration, en Russie, soit dans l’armée de terre, soit (ce que je crois) dans la marine. Ce monsieur me pria de veiller son père (ce à quoi mes fonctions de premier élève ne m’obligeaient en aucune manière). Je pris donc ce service à la fin du jour. Mes fonctions se bornèrent à lui faire prendre quelques gorgées de tisane et d’une potion qui avait été prescrite. La respiration, qui était bruyante et laborieuse, s’embarrassa de plus en plus. Vers le milieu de la nuit, et peu de temps après avoir fait boire M. de Sade, n’entendant plus aucun bruit, et surpris de ce calme, j’approchai de son lit et je pus constater qu’il était mort.
Avant de prendre mon service, j’avais rencontré, sortant de chez M. de Sade qu’il visitait d’ailleurs depuis plusieurs jours, l’abbé Geoffroy, aumônier de la maison de Charenton, ecclésiastique éclairé qui avait été secrétaire de l’archevêque de Paris à la révolution de 1789. Cet excellent homme me parut, sinon édifié, mais au moins satisfait de sa visite, et il me dit que le moribond lui avait donné rendez-vous pour le lendemain matin.
C’était chose connue à la maison de Charenton que tous ceux qui y mouraient étaient soumis à l’autopsie, et comme premier élève interne j’étais chargé de cette opération. J’avoue que l’examen du crâne et du cerveau de de Sade me paraissait d’un grand intérêt. Mais voici ce qui se passa : M. de Sade fils, qui m’avait prié de garder son père, vint avec instance demander à M. le directeur une exception à la règle, c’est-à-dire que le corps de son père fût inhumé sans examen ni dissection.
Le cadavre de de Sade, qui est peut-être le seul que je n’aie point ouvert de fin 1814 à 1817 inclus, fut enterré dans le cimetière de la maison de Charenton, à l’extrémité orientale droite, presque au bord du Saut-de-Loup séparant le cimetière du bois de Vincennes ; la fosse fut recouverte d’une pierre sur laquelle aucun nom ne fut gravé et qui n’eut d’autre ornement qu’une simple croix.
Quelques années après — je ne pourrai assigner l’époque — un bouleversement ayant dû être opéré dans le cimetière, et la fosse de de Sade se trouvant comprise parmi celles qui entraînaient exhumation, je ne manquai pas d’assister à l’opération, et je me fis remettre le crâne de de Sade, sans qu’il puisse s’élever aucun doute sur l’authenticité de cette relique. J’étais d’ailleurs accompagné de personnes qui connaissaient aussi bien de Sade et le lieu de sa sépulture que moi.
Je me disposais à préparer ce crâne, quand je reçus la visite d’un ami, Spurzheim, célèbre phrénologiste, disciple de Gall. Je dus céder à ses instances et lui laisser emporter le crâne, qu’il me promit de me rendre avec plusieurs exemplaires du moule qu’il en ferait tirer. Mon ami Spurzheim a été faire des cours en Angleterre et en Allemagne ; il est mort au bout de peu de temps, et jamais je n’ai revu le crâne.
Le crâne de de Sade n’a cependant pas été en ma possession pendant plusieurs jours sans que je l’ai étudié au point de vue de la phrénologie dont je m’occupais beaucoup à cette époque, ainsi que du magnétisme. Que résulta-t-il pour moi de cet examen ?
Beau développement de la voûte du crâne (théosophie, bienveillance) ; point de saillies exagérées dans les régions temporales (point de férocité) ; point de saillies exagérées derrière et au-dessus des oreilles (point de combativité — organes si développés dans le crâne de du Guesclin) ; cervelet de dimensions modérées, point de distance exagérée d’une apophyse mastoïde à l’autre (point d’excès dans l’amour physique).
En un mot, si rien ne me faisait deviner dans de Sade se promenant gravement, et je dirai presque, patriarcalement, l’auteur de Justine et de Juliette, l’inspection de sa tête me l’eût fait absoudre de l’inculpation de pareilles œuvres ; son crâne était en tous points semblable à celui d’un père de l’Eglise. »
L.-J. Ramon, Notes sur M. de Sade
vendredi 27 juillet 2007
Travailler jusqu’à que l’âme soit nette
« Il faut être son propre jardinier : arracher ses mauvaises herbes, faire côte à côte avec soi-même le terrible chemin et quand on se dégoûte trop, suer les odeurs mauvaises, travailler, travailler jusqu’à que l’âme soit nette. Car il ne faut se remettre à personne du nettoyage de son être, à Personne. Sur cette route solitaire et brûlante, il y a pourtant des poteaux indicateurs. Il faut les examiner, suivre certaines indications, repartir. Personne en chemin, personne à l’arrivée ; quelques bras tendus sur la route. »
Maurice Sachs, Le sabbat
samedi 7 juillet 2007
Une seule absinthe

« Léopold La Cour publiait alors régulièrement dans divers journaux, notamment au Figaro, des chroniques fort appréciées. A l’occasion d’un article sur Verlaine, Marcel Schwob le présenta au poète des Fêtes galantes, avec lequel on alla prendre une seule absinthe, ce qui permit au pauvre Lelian de garder toute sa lucidité. Il se moqua de Moréas ; et ce qui frappa La Cour, c’est la grande estime que le poète témoignait à Schwob. La Cour allait offrir une seconde absinthe, quand Schwob fit un signe et se leva. C’était un grand sage que ce Schwob. »
Antoine A., Souvenirs de la vie littéraire
mercredi 25 avril 2007
MM. Burke et Hare, assassins

« M. Hare vivait dans un petit cabinet, au sixième étage d’une haute maison très peuplée d’Édimbourg. Un canapé, une grande caisse et quelques ustensiles de toilette, sans doute, en composaient presque tout le mobilier. Sur une petite table, une bouteille de whisky avec trois verres. De règle, M. Burke ne recevait qu’une personne à la fois, jamais la même. Sa façon était d’inviter un passant inconnu, à la nuit tombante. Il errait dans les rues pour examiner les visages qui lui donnaient de la curiosité. Quelquefois il choisissait au hasard. Il s’adressait à l’étranger avec toute la politesse qu’aurait pu y mettre Haroun-Al-Raschid. L’étranger gravissait les six étages du galetas de M. Hare. On lui cédait le canapé ; on lui offrait du whisky d’Écosse à boire. M. Burke le questionnait sur les incidents les plus surprenants de son existence. C’était un écouteur insatiable que M. Burke. Le récit était toujours interrompu par M. Hare, avant le point du jour. La forme d’interruption de M. Hare était invariablement la même et très impérative. Pour interrompre le récit, M. Hare avait coutume de passer derrière le canapé et d’appliquer ses deux mains sur la bouche du conteur. Au même moment, M. Burke venait s’asseoir sur sa poitrine. Tous deux, en cette position, rêvaient, immobiles, à la fin de l’histoire qu’ils n’entendaient jamais. »
Marcel Schwob, Vies imaginaires
samedi 7 avril 2007
L'homme normal nous importe peu, affirme Valentin Knox
« L’on fit aussitôt "Chutt ! Chutt ! le grand Valentin Knox va parler."
Il disait :
"La santé ne me paraît pas un bien à ce point enviable. Ce n’est qu’un équilibre, une médiocrité de tout ; c’est l’absence d’hypertrophies. Nous ne valons que par ce qui nous distingue des autres ; l’idiosyncrasie est notre maladie de valeur ; — ou en d’autres termes : ce qui importe en nous, c’est ce que nous seul possédons, ce qu’on ne peut trouver en aucun autre, ce que n’a pas votre homme normal, — donc ce que vous appelez maladie.
Car cessez à présent de regarder la maladie comme un manque ; c’est quelque chose de plus, au contraire ; un bossu, c’est un homme plus la bosse, et je préfère que vous regardiez la santé comme un manque de maladies.
L’homme normal nous importe peu ; j’aimerais dire qu’il est supprimable — car on le retrouve partout. C’est le plus grand commun diviseur de l’humanité, et qu’en mathématiques, étant donné des nombres, on peut enlever à chaque chiffre sans lui faire perdre sa vertu personnelle. L’homme normal (ce mot m’exaspère), c’est ce résidu, cette matière première, qu’après la fonte où les particularités se subtilisent, on retrouve au fond des cornues. C’est le pigeon primitif qu’on réobtient par le croisement des variétés rares — un pigeon gris — les plumes de couleur sont tombées ; il n’a plus rien qui le distingue." »
André Gide, Paludes
samedi 24 mars 2007
L'Iliade dans la jungle colombienne
« En 1990, le ministère colombien de la Culture a mis en place une organisation de bibliothèques itinérantes chargées d’apporter des livres dans les coins les plus reculés du pays. S’il y avait depuis 1982 des bibliobus dans les districts voisins de Bogota, le gouvernement jugeait important aussi d’atteindre les habitations des régions rurales plus éloignées. Dans ce but, on a mis au point de grands sacs verts pourvus de vastes poches, dont on peut faire aisément, en les pliant, des colis commodes, afin de transporter des livres à dos d’âne dans la jungle et dans la sierra. Là, les livres sont confiés pendant plusieurs semaines à un instituteur ou à un ancien du village qui devient, de ce fait, le bibliothécaire responsable. On accroche à un poteau ou à un arbre les sacs dépliés, permettant à la population locale de feuilleter les livres pour faire son choix. Quelquefois, le bibliothécaire fait la lecture à ceux qui n’ont pas appris à lire ; à l’occasion, un membre d’une famille qui a été à l’école lit pour les autres. "De cette façon, expliquait l’un des villageois lors d’une interview, nous pouvons savoir ce que nous ne savons pas et le transmettre aux autres."
A la fin de la période prévue, on envoie un nouveau lot pour remplacer le précédent. Les livres sont en majorité des ouvrages techniques, manuels d’agriculture ou instructions pour la filtration de l’eau, collections de patrons pour la couture ou guides vétérinaires, mais il y a aussi quelques romans et autres ouvrages littéraires. Selon l’une des bibliothécaires, le compte des livres est toujours juste.
"Je n’ai connu qu’une occasion où un livre n’a pas été retourné, m’a-t-elle raconté. Nous avions pris, en plus de nos habituels titres pratiques, une traduction en espagnol de l’Iliade. Quand le moment est venu de l’échanger, les villageois ont refusé de la rendre. Nous avons décidé de leur en faire cadeau, mais nous leur avons demandé pourquoi ils voulaient conserver ce titre-là en particulier. Ils nous ont expliqué que le récit d’Homère reflète exactement leur histoire : il y est question d’une contrée déchirée par la guerre, où des dieux fous et capricieux décident du sort d’êtres humains qui ne savent jamais très bien pour quoi on se bat ni quand ils seront tués." »
Alberto Manguel, La Bibliothèque, la nuit
dimanche 25 février 2007
Un peu plus arrière dans la nuit des temps

« Le Père Ubu, cette fois, n’écrit pas dans la fièvre (ça commence comme un testament, il est fait, d’ailleurs). Je pense que vous avez compris, il ne meurt pas (pardon ! le mot est lâché) de bouteilles et autres orgies… Il a eu la coquetterie de se faire examiner de partout par les « merdecins ». Il n’a aucune tare, ni au foie, ni au cœur, ni aux reins ; pas même dans les urines ! Il est épuisé, simplement (fin curieuse quand on a écrit Le Surmâle) et sa chaudière ne va pas éclater, mais s’éteindre. Il va s’arrêter tout doucement, comme un moteur fourbu… Et aucun régime humain, si fidèlement (en riant en dedans) qu’il les suive, n’y fera rien. Sa fièvre est peut-être que son cœur essaye de le sauver en faisant du 150. Aucun être humain n’a tenu jusque-là. Il est depuis deux jours l’ « extrême-oint » du Seigneur et tel l’éléphant sans trompe de Kipling, « plein d’une insatiable curiosité », il va rentrer un peu plus arrière dans la nuit des temps… »
Lettre d’Alfred Jarry à Rachilde, 28 mai 1906
GRANDE CRISE CEREBRALE QUI EXCUSAIT LITTERATURE EXAGEREE PASSEE GUERISON ASSUREE AVEC REPOS EXCUSES MADAME RACHILDE LETTRE SUIT JARRY
Télégramme d’Alfred Jarry à Rachilde, 30 mai 1906
lundi 12 février 2007
Salomé la sceptique
« ... Ce soir-là, quand il rentra dans son village et qu’on lui demanda comme les autres soirs : Allons ! raconte : Qu’as-tu vu ? Il répondit : Je n’ai rien vu.
Oscar Wilde
(André Gide : In memoriam)
Pour O. W.
Qu’ils sont étranges, les gens qui croient que c’est arrivé ! Comment peuvent-ils ? Une seule chose dans la vie, le rêve, me paraît assez belle, assez émouvante, pour valoir qu’on se trouble jusqu’au rire, jusqu’aux larmes.
J’ai cru trouver la fin de mon indifférence quotidienne (le lieu et la formule), un prolongement de mes nuits : l’art. (Ah ! que j’étais donc jeune !) Vierge, en effet, jusqu’à l’âme, je ne m’étais pas encore occupée de questions artistiques - ce sera mon excuse.
Je compris vite l’horrible guet-apens : peintres, écrivains, sculpteurs, musiciens même, ils copiaient la vie. Au lieu de la tromper, cette éternelle épouse ! c’était à qui lui serait le plus fidèle. Pouvais-je admirer leurs chromos, moi qui déjà n’aimais point le modèle ?
Pourtant, parfois les “ratés” me plaisaient, ceux d’entre les portraits qu’on ne parvenait point à faire ressemblants. J’achetais les laissés pour compte. Au moins, ces amants du réel étaient cela, faute de mieux : Pardonnez-leur, car ils ne savent pas ce qu’ils font ! »
Claude Cahun, Héroïnes
vendredi 2 février 2007
Anathème

« L’empereur Manuel, au XIIe siècle, disputa longtemps avec ses évêques sur ces paroles: “Mon Père est plus grand que moi”, pendant qu’il avait à craindre les croisés et les Turcs. Il y avait un catéchisme grec, dans lequel on anathémisait avec exécration ce verset si connu de l’Alcoran, où il est dit que “Dieu est un être infini, qui n’a point été engendré, et qui n’a engendré personne”. Manuel voulut qu’on ôtât du catéchisme cet anathème. »
Voltaire, Essai sur les moeurs et l’esprit des nations (1756)
Le roman de Paul Dédalus
ou, une lecture personnelle de "Comment je me suis disputé... (ma vie sexuelle)" de Arnaud Desplechin
Il y a d'abord un souvenir d'enfance, précis, un moment d'enfance, mais tel que le recompose, au présent, la mémoire d'un adulte.
Le héros, Paul Dédalus, a dix ou onze ans. Un après-midi, il entreprend d'écrire un roman, un récit d'aventures qui décrirait une vie rêvée, avec des histoires de pirates et de trésors. Dans le préambule qu'il parvient à rédiger (cinq lignes d'après son souvenir, un peu plus d'après l'image que nous propose le cinéaste), il commence par régler ses comptes avec la vie réelle, avec sa famille de "bourgeois timorés", sur un ton "vengeur". Ce préambule est assez beau, quoi qu'il en dise en racontant le souvenir à son psychanalyste.
Le jeune Paul, au bout de ces quelques lignes de préambule, laisse en plan son roman pour aller jouer avec son frère et sa soeur. Il n'a probablement pas renoncé, mais il ne sait pas comment enchaîner ; déjà, il hésite, il doute. Sa mère trouve le texte: il est convoqué dans la salle à manger. Debout, elle lit le texte à voix haute, devant le père assis, et les grands-parents très gênés. Elle lui demande de se justifier; "pourquoi il écrit du mal de son père, pourquoi il écrit qu'il est lâche, s'il trouve qu'il est soumis..."
Le souvenir devient une mise en cause de la mère, de son emprise abusive, de son accommodement au réel prosaïque, de son "entreprise systématique de castration" du père - avec lequel s'établit une connivence fugitive. Mais cet aspect psychologique, familial, prend un tour plutôt parodique. Et lorsque Paul évoque son père "seul", enfermé dans des "désirs adolescents", on se demande s'il ne parle pas un peu de lui-même.
Ce qui semble aussi important dans cette scène d'enfance, c'est le désir d'être écrivain, pour une autre vie, comme s'il fallait écrire cette vie plus riche, plus belle, pour la faire advenir, comme si c'était l'écriture du roman qui permettait le début de la vraie vie.
La tentative de Paul est inaboutie, ou suspendue: on ne sait pas s'il a essayé de poursuivre ce roman, s'il y a eu des tentatives ultérieures. Paul a en tout cas laissé la page blanche ; une page blanche qui symbolise cette vie d'homme qu'il voudrait accomplir sous le signe de l'écriture, mais qu'il attend toujours de commencer.
Car Paul Dédalus a trente ans, au moment où il raconte cette scène (d'abord à son psychanalyste, ensuite à ses amis) ; et, comme nous l'apprend un narrateur mystérieux et indéfini, Paul se voudrait écrivain, alors que, dans la réalité, il enseigne la philosophie à l'Université - un métier qu'il n'aime guère, qui l'accapare. Certes, il rédige une thèse, qui offre un substitut à son désir d'écrire dans le cadre balisé d'un travail universitaire. Ce travail cependant n'avance guère, par manque de temps, par excès de scrupule, mêlé au sentiment que là n'est pas l'entreprise véridique de sa vie. Il a également écrit quelques critiques, avec son ami Nathan, critiques sur lesquelles il exerce le dénigrement de sa perpétuelle insatisfaction.
Paul est dans une impasse ; il demeure bloqué à ce préambule de vie où il piétine, attendant de commencer sa vie d'homme. Il a le sentiment d'être immobilisé à un palier, où il ne se résout pas à choisir, à trancher : ainsi, il n'a pas fait les démarches nécessaires pour être définitivement professeur ; et sa thèse est comme en suspens, ou bien, peut-être, devenue une sorte de poids, un poids de non-accomplissement. La page reste blanche ; le désir d'écrire est toujours présent.
Ce sentiment de stagnation s'est progressivement installé en lui. Il semble s'aviver avec le resurgissement de la scène d'enfance, et lorsqu'il apprend que Rabier, son ancien ami de l'Ecole Normale Supérieure, va enseigner dans la même université. L'amitié avec Rabier fut une sorte de malentendu, qui se termina brutalement. Rabier s'était épris de l'image que lui renvoyait Paul (car ce dernier aime à penser, à dire ses amis, à les construire par un récit). Or, dans cette image de l'ami, Paul avait probablement projeté le désir de son propre accomplissement, de sa propre ambition, espérant sans doute capter une part de l'énergie de Rabier. De fait, ce dernier, à la différence de Paul, n'est pas sujet au doute, à l'hésitation : il ne passera pas trois cents pages à s'excuser d'écrire, il ne s'excuse de rien (ainsi que le fait remarquer Chernov, le vieux professeur amnésique qui suit la thèse de Paul). La rupture était inévitable. Rabier est un enseignant connu, ayant acquis la notoriété par ses livres de philosophie. Pour son retour à Paris il organise une sorte de vernissage sur les rapports entre peinture et philosophie. C'est en même temps un personnage bizarre, violent, somme toute plus antipathique qu'idiot. On ne connaîtra pas vraiment la valeur de sa production - les jugements de Paul et de Nathan manquent de recul... La réussite de Rabier renvoie Paul à son sentiment d'échec, de stagnation. Le moment liminaire d'entrée dans cette longue impasse, ce dédale de doutes, est-ce justement la rupture, pourtant déjà assez ancienne? "Comment je me suis disputé..."
Nathan, en revanche, est un ami un peu froid, que Paul admire en raison de sa solidité, de sa réussite ; et qu'il ne redoute pas, car leurs compétences respectives sont clairement définies et séparées. Nathan écrit et travaille dans l'édition. Il n'est pas un rival, plutôt un allié. Pour cette raison peut-être, Paul, qui a besoin d'un ami à admirer, accepte plus facilement que Nathan vive avec Sylvia, dont il est amoureux - que son ami soit sur ce point un rival, ou simplement un double heureux.
Paul demeure au stade du possible - stade de non-réalisation. On se demande, du reste, s'il a une vraie vocation, s'il est capable de "donner corps" à ses aspirations diffuses. Paul n'aurait pas le "feu sacré" pour devenir écrivain, lui affirme son professeur - qui lui renvoie l'image d'une vieillesse aux ambitions délaissées, d'un renoncement serein, conduisant même à admirer l'énergie et le brillant des Rabier. Le doute paralyse Paul ; et cette paralysie, ou plus prosaïquement ce sentiment de stagnation professionnelle, vient se mêler inextricablement à ses attitudes affectives et amoureuses.
Comment se fait-il que Paul puisse refuser l'amour immense d'Esther, avec qui il vit, et dont il se sépare régulièrement depuis dix ans, si ce n'est parce qu'il a le sentiment qu'ils perdent ensemble leur vie, au lieu de la gagner, qu'ils n'ont "rien" pour consolider le couple qu'ils forment ? L'esprit d'Esther est tout occupé par son amour pour Paul, au point qu'elle est hors de ses propres préoccupations. Elle ne peut l'aider à quitter le dédale de son doute qui déréalise la perception qu'il a du monde et le rend aveugle à la substance du temps - il a l'impression de ne pas avoir vu s'écouler ces dix années. Peut-être aime-t-il aussi quelqu'un d'autre (Sylvia). Mais avant de rompre définitivement avec Esther, Paul attend qu'elle ait acquis une situation, une stabilité, et l'aide à réussir son concours de traductrice. La rupture avec Esther semble la première action décisive de Paul pour sortir de l'impasse où il se sent être.
Bien différente d'Esther, Sylvia - avec qui Paul n'a pu partager que des moments clandestins peu nombreux - représente l'amour-passion, et l'amour impossible ; car elle a choisi de vivre avec Nathan. D'apparence dure, parfois moqueuse, elle est en vérité d'une fragilité émouvante. Sylvia a eu peur: elle a préféré la stabilité, la réussite, la sagesse de Nathan à l'inaccompli, la paralysie, voire le ratage, de Paul. Au cours de la scène où elle lui annonce qu'ils ne se verront plus, elle aborde des questions très matérielles ("Avec quel argent vivrons-nous ? Où habiterons-nous ? Ce sera sordide"), qui dissimulent, tout en les exprimant, ses craintes plus profondes. Elle traduit cruellement le sentiment qu'elle a de l'insatisfaction, de l'inaccomplissement de Paul, en lui jetant: "Mais tu es prof ! Tu as une tête de prof !" Et lui de répondre piètrement: "Non, je suis critique" - la réponse d'un orgueil faux, truqué, puisque Paul n'a guère d'estime pour ses critiques, puisque surtout, en prononçant ces mots, il songe qu'il voudrait être écrivain. Cet orgueil imposteur, qui s'imprègne d'un dépit réel, est un révélateur qui contribue à faire fuir Sylvia.
Est-ce le désarroi de Paul qui lui fait entamer une étrange aventure avec Valérie ? Celle-ci entretient avec les hommes des rapports conflictuels: elle semble jouer ou expérimenter avec eux. Elle est comme une enfant qui n'a pas grandi ; mais elle est très bien insérée dans le monde des adultes. Valérie est dépourvue de tendresse: car la tendresse est la frayeur de l'âge adulte, selon la définition de Milan Kundera, que cite la voix narquoise du narrateur. Comble de l'ironie, Paul, l'écrivain non réalisé, va devenir un sujet de notations dans le petit journal autobiographique que tient Valérie, où l'on aperçoit des passages curieux évoquant une guerre d'hommes ; et c'est là, sans doute, une forme quelque peu infantile du projet d'écriture. Ou alors on pourrait parler d'un Journal de la séductrice, en s'inspirant du titre d'une oeuvre fameuse de Sören Kierkegaard.
Kierkegaard est le philosophe préféré de Paul, le seul vraiment évoqué dans le film, où l'enseignement du héros et sa thèse se situent presque complètement hors champ. Paul aime à le citer (une belle phrase sur le "possible") ; il a placé sur son bureau la photographie d'un des portraits du philosophe danois, et ce dernier "s'incarne" même d'une étrange manière, puisque le cousin de Paul lui présente une jolie descendante.
L'oeuvre de Sören Kirkegaard a exercé son influence sur de nombreux écrivains. Arnaud Desplechin - qui s'est imposé comme une figure majeure du cinéma français depuis son deuxième film, la "Sentinelle" - est un cinéaste qui croit au pouvoir de la littérature. Cette orientation se manifeste par la construction de ses films, leur longueur et une ampleur romanesque qui permet d'inclure des personnages nombreux, ou des histoires secondaires, comme celle d'Ivan, le frère de Paul, presque une nouvelle insérée dans le récit principal. Arnaud Desplechin introduit, avec une certaine maîtrise de ce procédé littéraire, une voix narratrice qui s'entremêle à des moments choisis du récit cinématographique et l'enrichit. Il pratique également l'art de la citation. Ainsi Esther, qui accepte difficilement la rupture avec Paul, projette de lui envoyer une lettre où elle insère un passage de Peer Gynt, la pièce d'Henrik Ibsen, qu'elle récite à voix haute : reprenant les mots de la douce Solveig qu'elle paraît adresser au spectateur, Esther parle à Paul absent, à l'absence de Paul; "le long dimanche de la vie, nous l'avons passé ensemble...". Effet de mise en abîme qui est un bel hommage à Emmanuelle Devos: le personnage d'Esther prête un texte de théâtre à son émotion, en même temps qu'Emmanuelle Devos, actrice, prête son émotion à l'oeuvre cinématographique.
L'écriture, la littérature sont présentes, on l'a déjà remarqué, de manière satirique. Lorsque Esther se plaint de ce que Paul lui a fait cadeau d'un livre de philosophie théologique, elle l'accuse d'être "chiant", "nul avec les filles", car lui seul peut songer à offrir un livre de cet auteur ennuyeux dont elle a oublié le nom - mais il faut surtout plaindre, proclame-t-elle, celle qui doit "se taper l'emmerdeur en chef, Paul Dédalus". Par glissement d'idées, elle met la vie de Paul et la relation qu'ils partagent sur le même plan qu'un livre. Elle touche là un point névralgique: Paul ne serait-il pas décidément l'auteur ennuyeux de sa vie ennuyeuse, ratée ? Comme un Janus au double visage, son impuissance serait tant une incapacité à construire une vie qu'une incapacité à écrire, bâtir une oeuvre.
Paul, en vérité, se voit paralysé, immobile sur un seuil devant une porte close, invisible : la scène où il est bloqué devant une porte automatique vitrée qui refuse de fonctionner matérialise ce sentiment. Paul doute de sa propre existence, il n'est même plus certain qu'on le voie (c'est ainsi qu'il explique le fait que Rabier ne l'a pas salué). Mais il est plutôt aveugle à lui-même ; n'ayant plus conscience du flux de son existence, il n'arrive pas à comprendre, replacer dans le cours de sa vie la rupture avec l'ancien ami. Se sentant prisonnier d'une impasse, de lui-même, il n'a pas conscience des changements qui se sont opérés en lui.
Pour surmonter cet état, il faut une rupture définitive avec le poids du passé ; avec Rabier, le faux roi, qu'il tuera symboliquement. Rabier sera puni par là où il avait offensé : la "punition" de l'offense et la rupture prendront chair (du reste, l'inquiétant démon de Rabier, son singe, son mauvais génie si l'on préfère, était déjà mort). Paul doit rompre aussi avec son insatisfaction professionnelle ; il doit choisir et trancher, ce qu'il n'avait que trop tardé à faire. Il se décide à renoncer à l'enseignement - et il accouche enfin de l'interminable thèse, avec l'aide de Nathan qui la publie à deux cents exemplaires et la commente ainsi: "C'est très bien ... C'est canon, et ça n'intéresse personne".
Progressivement, Paul renoue avec le flux vivant, temporel de sa vie. Sylvia achève de le redonner à lui-même, en lui disant simplement: "Je t'ai changé". Il reprend conscience des dix années écoulées ; la passé n'est plus un poids aveugle, mais un mouvement vivant. Il est désormais libre. Il peut faire ce qu'il veut, "devenir pompiste même" si cela lui chante...
Ecrire le roman de sa vie, alors ?
Stéphane Tirilly
dimanche 14 janvier 2007
Comment parler des livres que l'on n'a pas lus
« Je ne lis jamais un livre dont je dois écrire la critique ; on se laisse tellement influencer. » Oscar Wilde
« Né dans un milieu où on lisait peu, ne goûtant guère cette activité et n’ayant de toute manière pas le temps de m’y consacrer, je me suis fréquemment retrouvé, suite à des concours de circonstances dont la vie est coutumière, dans des situations délicates où j’étais contraint de m’exprimer à propos de livres que je n’avais pas lus.
Enseignant la littérature à l’Université, je ne peux en effet échapper à l’obligation de commenter des livres que, la plupart du temps, je n’ai pas ouverts. Il est vrai que c’est aussi le cas de la majorité des étudiants qui m’écoutent, mais il suffit qu’un seul ait eu l’occasion de lire le texte dont je parle pour que mon cours en soit affecté et que je risque à tout moment de me trouver dans l’embarras. »
Pierre Bayard, Comment parler des livres que l’on n’a pas lus
Deus interruptus
« Le dieu inconnu manque chaque fois à son incarnation. L’être ne parvient qu’imparfaitement à se donner forme et chair ; chaque homme, chaque vivant constitue l’une des tentatives de l’être, et à chaque tentative, la mort, la fin, signe l’échec indéfiniment renouvelé — retour vers le dieu absent. »
Stéphane van Worden, Pan au jardin des douleurs
mercredi 3 janvier 2007
Le grand mystère et le projet facile

« Au savant Docteur Woodward
Vénérable et profond docteur,
Un philosophe ne trouve point qu'une chose puisse être plus vile qu'une autre. Sa profession est de connaître les corps, la composition et les propriétés de ces corps, et les causes de leurs changements. De quelque forme que la matière se revête, elle est pour le sage un objet de contemplation, et la transformation d'un pudding en étron ne mérite pas moins d'être étudiée que la nutrition du blé dont la farine entre dans la composition du pudding. Que dis-je ? Si on devait donner la préférence à l'une de ces deux choses, ce serait à la première qu'il faudrait le faire, puisqu'elle est autant au-dessus de la seconde que les opérations de la nature dans nos corps l'emportent sur ce qu'elle fait dans la terre, et que la chair et le sang sont préférables à la boue. »
Jonathan Swift, Le grand mystère et le projet facile
vendredi 22 décembre 2006
Chaque jour est un arbre qui tombe
« Ce matin des bûcherons abattent les cinq grands chênes américains, ou plutôt les mutilent, les découpent tout vifs en rondins, couvrant leur hurlement par celui de la scie électrique, par les trépidations des moteurs carrossés de jaune. Déjà les souches dessinent leur diagramme en sève sombre, mandala aux lignes tracées dans la rosace de l’aubier. Cinq grands mandalas sur l’herbe rase, ancrés dans le sol par des tronçons de bras. Cinq et cinq et cinq encore, rondelles multipliables à l’infini ou au moins à l’incommensurable, coupes sanglantes qui embaument la matinée d’hiver. Les branches sont dépouillées, classées selon leur calibre, les brindilles rejetées en tas vont pourrir avec leurs feuilles gelées, leurs nids veufs et secs. Il y a comme une humeur d’abattoir et, derrière la farandole que formaient les chênes, apparaît un grillage d’une industrielle mesquinerie sous un pan de ciel mat et couleur de zinc, une lumière qui humilie. »
Gabrielle Wittkop, Chaque jour est un arbre qui tombe
Carlos Hevia
« Carlos Hevia
Montevideo, 1940 - Montevideo, 2006
Auteur d’une monumentale et souvent mystificatrice biographie de San Martin où, entre autres choses, est affirmé qu’il est uruguayen, il écrivit des récits, rassemblés dans le volume Les mers et les bureaux, et deux romans: Le prix de Jason, une fable qui avance que la vie sur Terre serait le résultat d’un concours télévisé intergalactique qui aurait raté, et Montevidéens et Portègnes, roman d’amis et de conversations exhaustives au petit matin.
Sa vie fut liée au journalisme à la télévision où il occupa des postes subalternes et parfois celui de rédacteur en chef.
Il vécut pendant quelques années à Paris où il connut les théories de la Revue d’histoire contemporaine, qui le marqueraient définitivement. Il fut l’ami et le traducteur du philosophe français Etienne de Saint-Etienne. »
Roberto Bolaño, La littérature nazie en Amérique
mercredi 20 décembre 2006
Claude Cahun

« J’ai passé trente trois ans de ma vie à vouloir passionnément, aveuglément, que les choses soient autrement qu’elles ne sont. Je n’ai guère accumulé que des valeurs fictives. Je ne sais quelle échéance me presse aujourd’hui. Mais je la sens. Il s’agit de réaliser mon mal et mon bien ; quels qu’ils soient, avec un minimum de perte. »
Claude Cahun, Aveux non avenus
[Pré]ambule

« Il existe deux manières, parmi d’autres, de connaître qui sont véritablement les personnes que nous fréquentons :
1) Les fréquenter de près pendant des décennies, les aimer ou les haïr, qu’importe, et les étudier minutieusement armé de tous les savoirs que nous procurent les sciences morales, psychologiques et sociales.
2) Leur demander, à la première rencontre ou un peu plus tard, quels sont les livres non pas qu’elles admirent, mais qui les habitent intensément. Cette méthode suppose une certaine formation littéraire, et de rencontrer des personnes qui aiment les livres et la littérature. Une fois ces restrictions posées, je prétends que nous pouvons en apprendre en quelques minutes, sur elles, bien davantage que ce que l’autre méthode nous enseignera au cours de longues d’années.
Si cette affirmation paraîtra fantaisiste, elle sera néanmoins admise par certaines personnes, y compris que la littérature passionne moins. Car on peut sans doute user de cette manière de tous les arts, peinture, musique... Mais il semble bien difficile (pour moi) de prétendre à maîtriser plus d’un art.
D’ailleurs, comme on le voit, il suffit d’en maîtriser un seul, avec le désavantage seulement de diminuer le cercle de nos rencontres lucides… »
Stéphane van Worden, La salle des livres